• Fretey, J. et Girondot, M. - 1996 - Première observation en France métropolitaine d'une tortue Luth, Dermochelys coriacea baguée en Guyane. Ann. Soc. Sci. Nat. Char.-Mar., VIII(5): 515-518.

    PREMIERE OBSERVATION
    EN FRANCE METROPOLITAINE
    D'UNE TORTUE LUTH,
    Dermochelys coriacea
    BAGUEE EN GUYANE

    par Jacques Fretey * et Marc Girondot **

    * WWF-France, 151, boulevard de la Reine - 78000 Versailles (France).

    ** URA Formations squelettiques, Université Paris VII, 2, place Jussieu - 75251 Paris cedex 05 (France).

    INTRODUCTION
    Le 20 juin 1995, une Tortue Luth femelle adulte était capturée accidentellement par un orin de chalut le long de la côte française métropolitaine, à 2 milles au sud-est de Loctudy (47°52' N/ 4°12' W) dans le Finistère. Encore vivante, elle a été libérée par un pêcheur du bateau "L'Andromède", lequel s'est rendu compte, avant de lui rendre sa liberté, qu'elle présentait une marque métallique numérotée à la passe postérieure gauche. Le numéro était G 46174.

    Cette Luth femelle avait été baguée une première fois avec une marque américaine de type Monel numéro G 46 279 le 21 juillet 1992, sur la plage de Yalimapo en Guyane française (5°45' N/ 53°55' W). Elle fut revue à terre pour la ponte ulle deuxicme fois la même année le 5 août. Elle fut observée ensuite à nouveau sur le même site de nidification les 17 et 27 juin 1994. C'est lors de cette dernière observation guyanaise qu'une deuxième bague (numéro G 46174) lui fut posée (Girondot & Fretey, 1996).

    PRESENCE BRETONNE DE LA LUTH

    L'observation de l'espèce le long des côtes de la France métropolitaine, et en particulier de la région Bretagne-Vendée n'est pas nouvelle. La première semble dater de 1729. Dans une lettre adressée au Duc d'Estrées, Gouverneur de Nantes, et conservée par les Archives de cette ville, G. Mellier écrit qu'un "Poisson monstrueux "long de" 8 pieds et de la grosseur d'un muid de vin" a été capturé le 4 août par des pêcheurs à 13 lieues au nord de l'estuaire de la Loire, à l'endroit nommé la Pierre percée; ce "Poisson" étant, selon lui une tortue semblable à celle figurée par Rondelet (1558). De La Font (1731,1733) cite ce spécimen en le qualifiant de "tortue extraordinaire".

    En 1765, deux autres Luths furent prises vivantes dans cette mcme région, l'une le 8 juin à Bourgneuf (Brongersma, 1972), I'autre, une femelle, au large du Pornic le 10 juillet (Fougeroux, 1768,1773; Schneider, 1783). Brongersma (1972) écrit avoir découvert dans les Archives de Nantes un document décrivant avec précision le spécimen de Bourgneuf, et précisant: " Quoique cette Sorte de Tortue paroisse for rare sur nos côtes, cependant quelques personnes se ressouviennent d'en avoir vu une pareille il y a envlron 20 ans en cette ville, de 17 pieds de long et qui pouvoit peser 200 L." Unc autre Luth semble avoir également été capturée vivante dans la Baie de Bourgneuf en août 1767 selon Viaud-Grand-Marais (1895) et Baudoin (1909).

    En 1983, Duguy cite 40 observations de l'espèce de Bretagne (dont 7 en Bretagne sud avant 1900), ce qui représente 14,4 % du total de la fréquentation des eaux atlantiques métropolitaines recensées. Il note une zone assez fréquentée en Bretagne sud, avec une concentration maximale bien connue en Charente-Maritime, dans les Pertuis. Duguy signale en particulier 7 tortues vers les îles de Glénan et 2 dans la Baie d'Audierne, non loin de Loctudy où a été observée la femelle G 46174. Plus récemment, Duguy (1994) note 4 Luths sur 13 observations pendant l'année 1993, trouvées mortes en Bretagne. L'une d'elles a été trouvée noyée dans un filet le 18 juin à 48°20' N/5°37' W.

    SUIVI DU CHEPTEL REPRODUCTEUR GUYANAIS

    Dès la découverte des tres importants sites de nidification de la Tortue Luth en Guyane française à la fin des années 60 et au début des années 70, un marquage des femelles adultes venant pondre a été entrepris, Pritchard (1973) signale ensuite des recaptures aux U.S.A. (Caroline du Sud, Texas, New Jersey), ainsi qu'au large de l'Etat mexicain du Campêche. A partir de 1977, un programme ininterrompu de marquage financé par le Ministère de l'Environnement, Greenpeace et le WWF, a tenté ensuite différents types d'identification des Luths femelles: bagues de plastique, bagues australiennes en titane, tatouage (Fretey, 1986). Ce n'est qu'à partir de 1987 que le marquage a commencé à devenir efficace avec l'utilisation de bagues de type Monel agrafées à la patte postérieure gauche. Un double marquage est fait systématiquement depuis 1994, puis a été accompagné pendant la campagne 1995 de l'injection d'un transpondeur magnétique.

    Parmi les milliers de Luths identifiées, quelques dizaines ont été revues plus au nord: Venezuela, Cuba, USA (Georgie, New York, Virginie, Floride), (Fretey & Girondot, 1990). Une Luth marquée en juin 1987 fut captivée accidentellement à Fox Harbor, Placentia Bay (Terre Neuve) en septembre de la même année (Goff et al. 1994). Cette observation démontrait que des femelles venant de pondre en Amérique du Sud pouvaient rejoindre dans la Mer du Labrador les rassemblements nutritionnels connus de Luths parmi les bancs de méduses C~anen cnpillata cités par Lazell (1980).

    A l'exception d'une femelle marquée par P.C.H. Pritchard en mai 1970 sur la plage de Bigisanti, à la frontière Surinam/Guyane et revue en avril 1971 dans le Golfe de Guinée vers Salt Pond, au Ghana (Pritchard, 1973), aucune Luth marquée en Amérique du Sud n'avait été revue dans l'Atlantique Est avant les annees 90 vraisemblablement en raison des premières techniques de marquage inadaptées. Plusieurs femelles baguées en Guyane plus récemment ont été revues au large de la Galice, en Espagne (Fretey & Fernandez Cordeiro, sous presse) et le long des côtes du Maroc.

    Parmi les hypothèses de déplacements océaniques peuvent être envisagées à partir de la Guyane des routes Sud/Nord-Nord/Sud ou en éventail vers le Nord, le Nord-Est et l'Est. Selon Bleakney (1965) et Duguy (1983), les Luths s'engageraient selon les cas dans l'une des 4 branches de la Dérive Nord-Atlantique après avoir quitté leur lieu de pollte ou les aires d'alimentation américaines: Courant d'Irmiger pour les tortues du Groënland et de l'lslande, Courant d'Ecosse pour celles des côtes anglaises et norvégiennes Courant de la Manche pour les côtes françaises (avec dispersion vers le nord ou plus fréquemment vers le Golfe de Gascogne), et enfin Courant Lusitanien pour les tortues observées le long de la Péninsule Ibérique.

    La découverte de Luths connues pour nidifier en Guyane française le long des cotes de l'ouest de l'Espagne, et aujourd'hui pour la première fois en Bretagne, semble confirmer l'hypothèse de Bleakney et Duguy. Cette derniere cependant ne concerne peut-être qu'une petite part du cheptel reproducteur guyanais qui migrerait vers l'Est. L'intersaison sans pondre en Guyane varie, selon nos estimations actuelles et les femelles, de O à 4 ans. Il est difficile d'imaginer qu'une Luth nidifiant annuellement dans la région guyanaise puisse accomplir une boucle transatlantique.

    BIBLIOGRAPHIE

    BAUDOIN M., - 1909. De l'existence de la Tortue d'eau douce en Vendée à l'époque gallo-romaine. Bull. Soc. Sci. nat. Ouest Fr. 9 (2), 499-510.

    BLEAKNEY J., - 1965. Report of Marine turtles from New England an Easten Canada. Canad. Field. Nat. 79: 120-128.

    BRONGERSMA L.D., - 1972. European Atlantic Turtles. Zool. Verhandel. 121: 1-318.

    DUGUY R.,- 1983. La Tortue luth sur les côtes de France. Ann. Soc. Sci. nat. Char.-Mar., suppl.,38 p.

    DUGUY R.,- 1994. Observations de tortues marines en 1993 (Atlantique). Ann. Soc. Sci. Ilnt. Char.-Mar. 8 (3): 235-238.

    FOUGEROUX [de BONDAROY] - 1768. Observations anatomiques, I. Hist. Acad. Roy. Sci. Paris, 1765; 42-43.

    FRETEY J., -1986. Le statut des tortues marines en Guyane française, p. 179-191 in: le littoral guyanais, fragilité de l'environnement. Nature guyanaise, suppl.,237 p.

    FRETEY J. & GIRONDOT M., -1990. Numbering and tagging of Leatherbacks for four years on French Guiana beaches. Proceed. of the Tenth Annual Workshop on Sea Turtle Biology and Conservation, Hilton Head Island, South Carolina, Feb. 20-24, 1990, 286 p.

    FRETEY J. & FERNANDEZ CORDEIRO A., - sous presse. Desplazamientos hacia el Este de hembras de Tortugas Laud (Dermochelys coriacea Vandelli, 1761) después de una nidification en la region americana intertropical. Bol. Asoc. Herpet. Espan.

    GOFF G.P., LIEN J., STENSON G.B. & FRETEY J. - 1994. The migration of a tagged Leatherback Turtle Dermochelys coriacea, from French Guiana, South America, to Newfoundland, Canada, in 128 Days. Canad. Field. Nat. 108 (1): 72-73.

    LAFONT (de) - 1731. Observations anatomiques, I. Hist. Acad. Roy. Sci. Paris, 1729:8-10.

    LAFONT (de) - 1733. Observations anatomiques, Il. Hist. Acad. Roy. Sci. Paris, 1729:11-14.

    LAZELL J.D. - 1980. New England Waters: Critical Habitat for Marine Turtles Copeia 2: 290-295.

    PRITCHARD P.C.H. - 1973. International miglations of south american sea turtles (Cheloniidae and Dermochelyidae). Animal. Behav. 21 (10): 18-27.

    RONDELET G. - 1558. La première partie de l'Histoire entière des Poissons. Lion, Macé Bonhomme, 620 p.

    SCHNEIDER J.G.- 1783. Allgemeine Naturgeschichte der Schildkröten, nebst einem systematischen Verzeichnisse der einzelnen Arten. Leipzig, J.G. Müller, XVIII: 1-365.

    VIAUD-GRAND-MARAlS - 1895. Bull. Soc. Sci. nat. Ouest Fr., 5: 1.