Pourquoi le diaporama ne pouvait pas marcher; pourquoi j'ai mené cette petite expérience.

Le monde vit actuellement sa sixième période d’extinction massive. À la différence des cinq autres, cependant, c’est cette fois l’action de l’homme qui crée cette perte massive et rapide de la biodiversité. De par la destruction de l’habitat, la surexploitation des espèces animales et végétales, l’introduction d’espèces envahissantes et la pollution de l’air, de l’eau et des sols, on estime que les activités humaines poussent actuellement à l’extinction plusieurs dizaines d’espèces par jour, soit un taux 100 à 1000 fois supérieur à la normale. Je m’intéresse depuis peu à la surexploitation des espèces animales et végétales. Les théories économiques actuelles prédisent que l’extinction d’une espèce par surexploitation n’est pas possible, puisqu’à mesure que les espèces deviennent rares, il devient trop coûteux de les trouver et de les exploiter, et donc les bénéfices chutent, puis s’annulent. Les lois de marché n’autorisant pas les pertes, l’exploitation s’arrête alors, ce qui permet aux espèces de reconstituer leurs populations.

Cette théorie ne tient cependant pas si la rareté même d’une espèce lui confère une valeur supplémentaire. J’ai fait l’hypothèse que dans le cadre de certaines activités, l’Homme place une valeur arbitraire dans les espèces vivantes, valeur qui dépend principalement de leur rareté. Ainsi, certains spécimens peuvent revêtir une valeur très importante aux yeux des collectionneurs d’insectes, de coquillages ou d’orchidées, par exemple, lorsque les spécimens sont rares. De même, dans certaines sociétés (dont la nôtre), certains biens difficiles à acquérir confèrent un prestige supplémentaire aux privilégiés pouvant se permettre d’investir suffisamment pour y accéder : certaines fourrures, certains bois exotiques, ou certains mets comme le caviar des espèces les plus rares par exemple. Certains remèdes de médecine traditionnelle sont réputés d’autant plus puissants que l’animal ou la plante dont ils proviennent est rare. Les « hardcore collectors » en aquariophilie, les fans de reptiles et d’oiseaux exotiques rechercheront les specimens d’espèces les plus rares. Certains groupes de chasseurs de trophées se concentrent également sur les espèces les plus rares, dont ils achètent les permis à des prix exorbitants, quand ils n’organisent pas des safaris totalement illégaux. Etre les seuls à pouvoir payer le trophée d’une espèce très rare leur confère un prestige sans pareil parmi les autres chasseurs. Il existe d'autres exemples encore d'activités humaines liées aux espèces vivantes pour lesquelles la rareté confère une valeur supplémentaire.

Le point commun de ces exemples est un effet en boucle généré par ces activités : plus l’espèce est rare, plus elle suscite l’intérêt et plus elle voit ses prélèvements accrus, et donc plus la rareté augmente, ce qui la place dans un cercle vicieux pouvant aboutir à l’extinction de l’espèce. Il en résulte que le caractère rare de certaines espèces pourrait suffire à les placer dans une catégorie à risque pour ce type de processus, et ainsi de les précipiter vers le déclin.

Je travaille actuellement à démontrer ce mécanisme, qui pourrait causer l’extinction des espèces naturellement rares ou de celles qui le deviennent suite à l’action de l’homme. Parmi les nombreuses pistes que je suis avec mon équipe, je voudrais tenter de quantifier la valeur que les gens placent dans la rareté des espèces. Un des moyen de mesurer la valeur est de mesurer ce que les gens seraient prêt à donner, en temps en argent ou en effort, pour voir une espèce rare, par rapport à une espèce en tout point similaire mais qui ne serait pas rare. C’est une expérience comme cela que j’ai mis au point, avec l'accord du Laboratoire ESE et de l'Université Paris XI et à une partie de laquelle vous venez de participer.

Le programme que vous avez lancé en pensant lancer un diaporama est en fait un chronomètre, qui m’a dit combien de temps vous avez mis avant d’abandonner l’idée de voir le diaporama d’animaux. En comparant un certain nombre de paramètres (le fichier le plus souvent lancé en premier, le temps moyen passé sur chaque fichier, sachant que c’etait votre premier ou votre deuxième, le nombre de fois que vous êtes revenus, etc…), je vais pouvoir avoir une idée un peu plus précise de la valeur que vous accordez au visionnage d’animaux rares, par rapport à celui d’animaux communs.

Les analyses vont prendre du temps, mais je peux d’ores et déjà vous donner un certain nombre d’indications préliminaires. Vendredi 7 avril, vous étiez plus de 2500 à avoir tenté de télécharger au moins un des deux diaporamas. Le nombre moyen d'essais de téléchargement est de 1,94 : la plupart des gens ont essayé le rare puis le commun. 41,7% d’entre vous ont commencé par télécharger le fichier commun. J’ai fait la supposition que les attentes de plus de 10 minutes (dans un 1er temps) étaient celles de personnes laissant le téléchargement en toile de fond et non plus des personnes attendant le téléchargement. En retirant les temps supérieurs à dix minutes, les internautes espérant voir des animaux communs ont attendu en moyenne 150 secondes contre 180 pour les animaux rares. Ces résultats sont très bruts, il me reste à faire des statistiques plus poussées et plus « propres », corriger par les nombreux biais possibles, mais je voulais vous donner quelques indications de bases sur l’étude préliminaire à laquelle vous venez de participer.

Le fait que les gens accordent généralement plus de valeur aux espèces qui deviennent rares peut sembler intuitivement évident à certains. Il n'en reste pas moins que pour convaincre que cela peut être à l'origine de comportements menaçant la survie de certaines espèces dès qu'elles deviennent rares, il faut publier cette idée de la manière la plus complète et convaincante possible. En plus des analyses de jeux de données empiriques et des modélisations mathématiques, démontrer que les gens préfèrent les animaux rares à ceux qui le sont moins peut être indispensable, et cette petite expérience en fait partie. Vous comprendrez certainement que je ne pouvais pas conduire une telle enquête en prévenant les gens au préalable.

Je vous remercie encore et vous invite à télécharger les diaporamas, les vrais cette fois. Il s’agit de photos mises à disposition sur Internet et que j’utilise pour faire mes cours. Je n’ai pas le copyright de ces images, donc vous pouvez les admirer mais pas les utiliser. Le premier fichier regroupe plus de 300 images et fait près de 56 Mo. J'ai découpé ce fichier en quatre fichiers plus petits pour ceux qui ont des connections lentes. Je l'ai également mis en pdf. Si vous n'arrivez pas à télécharger les fichiers pps (powerpoint en diaporama), faites un clic droit (sur PC, ou clic-control sous mac) et selectionnez "télécharger le fichier lié". Bon visionnage.

Le fichier complet en powerpoint (56 Mo)

Le fichier complet en pdf (13 Mo)

Le fichier powerpoint 1/4 (15 Mo)

Le fichier powerpoint 2/4 (13 Mo)

Le fichier powerpoint 3/4 (13 Mo)

Le fichier powerpoint 4/4 (14 Mo)

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